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De La Cause Du Sommeil Lucide par ABBE de FARIA |
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Table des Matieres Epitre à M. le Marquis de Puységur
SÉANCE I 1. — La publication d'une production de l'esprit suppose toujours dans l'auteur l'intention, ou de découvrir des vérités nouvelles, ou de dégager des erreurs les vérités connues. Je le plains sincèrement s'il y joint aussi l'amour de la gloire ; l'espoir de la célébrité dans les lettres est toujours mêlé d'amertume. En mettant au jour mes réflexions sur le sommeil lucide et ses accessoires, je suis bien éloigné d'être animé par la moindre de ces prétentions. Je pense que ce qui y a attiré mon attention, a pu aussi attirer celle des autres, et sans doute avec plus de succès que je ne dois en attendre. En sondant au contraire mes forces je sens que tout doit m'effrayer. La langue dont je me sers m'est étrangère, et les connaissances auxquelles ce sujet se lie, me sont peu familières : deux écueils plus que suffisants pour ébranler le courage le plus indomptable. Je ne vise dans cette entreprise, qu'à éclairer sur mon compte plusieurs classes de personnes, dont les unes n'ont vu dans ma conduite que de la témérité ; les autres des prestiges ; d'autres de la futilité ; et quelques-unes aussi un goût pour la sorcellerie. Ceux qui se qualifient de magnétiseurs croyent que mes tentatives étaient moins utiles que pernicieuses. Des journalistes ont prononcé irrévocablement en disant que ce que je faisais était tout à fait illusoire et peu digne d'une attention sérieuse : beaucoup d'autres esprits, qui, quoique doués de connaissances profondes n'ont examiné que très superficiellement l'état du sommeil lucide, n'y ont vu qu'un amusement puéril : des membres du clergé n'ont enfin trouvé dans les accessoires du sommeil lucide qu'une intervention des génies malfaisants toujours occupés de nuire à l'espèce humaine. Je compte pleinement désabuser ces derniers; mais je ne prétends pas convaincre d'erreur tous les autres ; ce serait aspirer à remplir le tonneau des Danaïdes, puisque des vérités évidentes pour tout le monde ne sont pour eux que des problèmes insolubles. Je veux du moins leur faire voir qu'une attention sérieuse de ma part sur des phénomènes qui semblent étourdir là raison humaine me faisait un devoir d'approfondir les secrets de la nature. Je laisse à d'autres à prononcer si j'y suis parvenu : du moins il est certain que des effets réels ne devaient pas être regardés comme indifférents par celui qui se consacre à l'étude de la philosophie. Je compte donc sur l'indulgence de mes lecteurs pour ce qui concerne ma diction dans ce travail : je ne cherche qu'à me faire entendre. Je les invite donc à s'attacher à mes sentiments et non aux mots. Pour ce qui est des ramifications de mon sujet avec les sciences qui me sont peu connues, je subirai la chance que courent tous ceux qui s'occupent d'entretenir de leurs méditations le public impartial. Ce qui peut y déplaire aux uns peut plaire aux autres, et tout n'est pas toujours erreur dans un écrivain, aux yeux de tout le monde. 2. — Ceux qui consacrent une portion de leur temps aux observations sur le sommeil lucide avaient certes moins le droit que personne de taxer mes occupations d'inutiles, de téméraires et de pernicieuses. Dans une recherche où ils conviennent eux-mêmes que tout est mystérieux, obscur, indéchiffrable, il m'était permis tout aussi bien qu'à eux de faire usage de tous les moyens avoués pour atteindre mon but... Pourquoi donc m'afficher dans leurs feuilles périodiques comme un ennemi qui avait porté dans leur champ le ravage et la désolation? Tantôt ils ménagent mon nom ; mais ils me désignent dans leurs calomnieuses attaques sous des traits si caractéristiques que personne ne peut s'y méprendre : tantôt ils me nomment en toutes lettres ; mais ils accompagnent cette honorable mention de satires si absurdes sur la publicité de mes séances, qu'ils engagent le monde à ne s'en rapporter qu'à eux seuls dans la provocation du sommeil lucide. Que faisais-je dans ces séances ? je pratiquais en public, mais sans doute avec plus de simplicité et moins d'appareil, ce qu'ils pratiquaient eux devant un cercle plus étroit ; et ce que pratiquaient une grande partie d'entre eux n'était que ce qu'ils avaient puisé dans mes expériences ; car beaucoup parmi eux n'avaient adjuré l'incrédulité sur les phénomènes du sommeil lucide qu'en assistant à mes séances, et en y trouvant des motifs de conviction. Si leur but dans cette carrière était réellement l'étude de cet état merveilleux et l'utilité de l'humanité souffrante, il me semble qu'ils devaient m'encourager dans ma marche, plutôt que de me décrier sans ménagement. Je n'ose dire qu'ils ignoraient ce qu'ils blâmaient en moi. Lorsqu'on se vante hautement qu'on connaît plus que personne la nature du sommeil lucide, et qu'on donne des leçons sur ce sujet dans les feuilles périodiques, il ne me siérait pas certes de dire, sans témérité, qu'on ne sait pas ce qu'on enseigne. Du moins il me sera permis de penser qu'ils avaient dans leurs attaques un autre but que le but apparent. La prétendue publicité de mes séances n'était donc qu'un prétexte ; et le discrédit du sommeil lucide, dont ils me gratifiaient si généreusement (moi qui depuis six à sept ans, ai donné une si vigoureuse impulsion à sa propagation) provient de toute autre source de mes travaux. Ce sujet est plus élevé qu'on ne le pense, et il exige pour le soigner d'autres lumières que celles dont on est communément doué. Des femmes qui, dépourvues de l'éducation la plus commune, disposent des baquets pour rétablir les charmes printaniers dans les beautés surannées; des hommes qui, sans autres connaissances que de celle de conduire le train d'un honnête métier qu'ils ont embrassé, ne peuvent certes pas faire une réputation à l'utilité du sommeil lucide. Il faut que je fasse remarquer ici que mes séances n'étaient pas aussi publiques que le sont les écrits où quelques-uns de ces zélateurs du sommeil lucide donnent des méthodes d'endormir. Ce qu'il y a à observer, c'est que tout en inculquant une doctrine infaillible, ils se permettent d'avouer qu'ils ignorent la théorie de ce phénomène. Comment concilier cet aveu avec l'assurance de leurs connaissances ? Ce que je faisais dans mes séances publiques était toujours fait avec la certitude d'écarter tout danger, et cette publicité n'embrassait jamais qu'une assemblée de cent et quelques personnes tout au plus. Par quelle convenance m'était-il donc défendu de faire mes expériences devant un si petit nombre de spectateurs, tandis qu'ils prêchaient hardiment devant l'Europe entière, sur le même sujet, une doctrine non seulement douteuse, mais même dangereuse ? 3. — Mais s'ils ne cherchaient, par leurs écrits, qu'à propager la connaissance de l'utilité du sommeil lucide, pourquoi me blâmaient-ils de la publicité de mes séances qui n'avaient point d'autre but ? Je répondais à leurs efforts, en démontrant par une pratique sûre et calme ce qu'ils enseignaient par une théorie, suffisante à la vérité, mais désastreuse. Je ne prétends pas être infaillible dans mes aphorismes : du moins j'ai été conséquent dans le compte que je rendais des effets que j'obtenais devant les spectateurs. Au lieu qu'une doctrine, qui, tout en donnant des préceptes positifs, déclare qu'elle ne dérive pas de la théorie de son sujet, ne mérite d'être considérée que comme une fable forgée à plaisir. Cependant je regrette sincèrement, et je le dis avec franchise, d'avoir montré indistinctement la facilité de provoquer le sommeil lucide. Tout le monde s'en mêle comme d'un objet de récréation, sans connaître les graves dangers qui y sont attachés. Je n'avais pas encore fait la découverte de tous les écueils dont cette carrière est hérissée ; je suivais les lumières fausses de ceux qui m'avaient devancé, et le mal était fait avant moi par la publication des méthodes d'endormir, quoique peu exactes mais toujours suffisantes. M. le marquis de Puységur avait déjà fait des prosélytes au sommeil lucide par ses ouvrages. La naïveté qui y respire avait donné à beaucoup de monde de la confiance sur ce phénomène ; mais, par la crainte du ridicule, on ne s'en occupait qu'en silence et dans la retraite. M. Deleuze avait aussi contribué à cette propagation par son Histoire critique. Elle parut quelque temps avant mes séances, quoiqu'il prétende qu'elle leur est postérieure. Ecrite avec grâce et pureté, elle ne pouvait pas manquer de faire des partisans à son sujet ; mais on n'en suivit publiquement la doctrine que lorsqu'en bravant les persécutions, les sarcasmes et les plaisanteries, je jetai le gant au public, pour l'assurer des vérités que prêchaient ces illustres écrivains. Les éditions de leurs ouvrages ne s'épuisèrent que dès qu'on voulut consulter les suffrages de ces auteurs, en faveur des phénomènes qu'on remarquait dans mes séances. Les objections auxquelles donna lieu cette époque étaient des preuves de la faveur que ce phénomène acquérait dans le monde, et non de son discrédit. On voulait une démonstration, qui n'a pas encore été faite, des effets qui choquant ou semblent choquer les principes reçus, et par là, on faisait voir qu'on s'en occupait sérieusement dans les cabinets des savants. Les objets des occupations de Galilée, de Christophe Colomb et du Dr Pomme, n'acquirent de la célébrité que dès qu'ils devinrent le sujet des contradictions et de l'entretien du monde savant et studieux. 4. — Il était naturel que des rédacteurs de journaux s'occupassent de la critique d'un phénomène qui semble confondre la raison humaine, alors surtout qu'ils manquaient de sujets pour remplir leurs longues feuilles. Mais leur entretien sur mon compte, n'étant surtout qu'un tissu de calomnies et d'insultes, qu'avait-il de commun avec les phénomènes du sommeil lucide ? En lisant parfois quelques-uns de leurs articles qui me concernaient, je crus réellement me trouver parmi des hordes sauvages, plutôt que sur un sol où germe la politesse française. Ils avaient oublié qu'en voulant faire les littérateurs ils avaient pris l'attitude de gladiateurs. La sottise ne mérite pas de réponse. Je ne cherche ici qu'à leur montrer que le sommeil lucide renferme de quoi occuper un esprit avide de connaissances neuves, et qu'il développe des vérités aussi utiles que sublimes. Je ne puis me dispenser de leur rappeler, à cette occasion, ce dont Socrate faisait ses délices : c'est que s'ils consultent leur conscience, ils doivent y trouver que ce qu'ils savent est si peu de chose en comparaison de ce qui leur reste à savoir, que je puis leur attester sans crainte d'erreur qu'ils sont beaucoup plus éloignés du faite de la sagesse que la vérité ne l'est du mensonge. Condamner donc d'un trait de plume ce qui ne cadre pas avec leurs idées, c'est dire trop précipitamment qu'à l'exception de ce qu'ils enseignent, il n'y a que de l'absurde et du ridicule. Ces instituteurs du genre humain doivent savoir que, outre l'inconcevable absolu, il existe aussi un inconcevable relatif. Celui-ci ne résulte que du défaut de connaissance de la science de combiner. Si ces juges sans mission pensent réellement qu'ils ne connaissent pas tous les mystères de la nature, ils doivent souvent trouver dans leur chemin que l'on n'écrit pas toujours conséquemment pour savoir mettre l'orthographe. Le sommeil lucide et tous ses accessoires n'ont rien qui dépasse les bornes de la raison humaine ; ils s'y accommodent même comme une partie à son tout, et en corrigeant une foule d'erreurs. Toutefois la connaissance de cette analogie exige des méditations profondes ; et vouloir la saisir comme on saisit les nouvelles, c'est s'exposer à insérer dans son journal des nouvelles apocryphes pour des nouvelles authentiques. En leur donnant ces avis que dictent et la saine logique et une étude critique, je préviens tous les journalistes, tant les antagonistes que les indifférents, que je n'en suis pas moins l’un des a dmirateurs de leurs talents et de leur mérite. Je ne suis pas sévère au point de prétendre qu'on s'égare toujours, lorsqu'on s'égare quelquefois. Je lis avec satisfaction leurs feuilles et j'y puise des leçons utiles et agréables. 5. — Il y a aussi d'autres esprits qui me font une loi de publier mes observations sur cette matière, quelque puisse en être la réussite. Ces esprits n'ont rien publié ou écrit contre le sommeil lucide ; mais ils ont tant décrié dans les cercles son existence, qu'ils sont parvenus à séduire de ceux même qui, par leur propre expérience, en avaient converti d'autres. Ces derniers soit par un certain ton, soit par une honte déplacée, soit enfin par d'autres motifs particuliers, n'ont pas craint le témoignage des spectateurs présents, pour dire hautement dans ces mêmes assemblées, qu'ils n'avaient feint de dormir dans mes séances que pour mieux me mystifier. Voilà encore une autre source du discrédit de l'utilité du sommeil lucide. De ce nombre est M. le comte de la T. d'Au... homme aussi illustre par sa naissance que distingué par ses lumières. Non seulement il dormit chez moi dans toutes les formes requises pour constater son sommeil : mais il analysa aussi sa maladie, se prescrivit les médicaments convenables, et signa de sa main son ordonnance. Il y convertit des dames du plus haut rang, qui ne pouvaient pas revenir de leur admiration et de leur surprise : néanmoins, dès le lendemain il se vanta publiquement d'être un incrédule sur ce phénomène, tout en suivant le traitement qu'il s'était prescrit, comme je l'ai appris dans la suite. M. le colonel J... suivit le même exemple. Il dormit tout aussi bien que M. le colonel B... devant une assemblée nombreuse et illustre. Le prince Volkonski, aide de camp de l'empereur Alexandre, était du nombre des spectateurs. A son réveil, il donna, avec le compagnon de son aventure extatique, toutes les preuves des accessoires du sommeil lucide. Toutefois il déclara le lendemain dans un autre cercle qu'il n'avait fait que mystifier. M. V... après avoir subi de pareilles épreuves pendant son sommeil, dans une autre séance aussi nombreuse, poussa devant les témoins mêmes la prétention de rendre l'effet qu'il venait d'éprouver, du moins problématique. Dans une seconde expérience, pendant la même séance, je le soumis à une convulsion si violente, qu'il se vit forcé de se rouler par terre dans un état d'aliénation. Cependant au lieu de rendre hommage à la vérité, il osa encore publier dans le monde que c'était moi qui avais été la dupe de sa pénible mystification. Plusieurs autres personnes, dont le nombre serait incalculable, se sont plu à suivre la même route. Mais n'auraient-elles fait que feindre de dormir, pourquoi leur témoignage doit-il prévaloir sur celui de tant d'autres, qui sont aussi croyables qu'elles, qui les valent en mérite et qui les surpassent de beaucoup en nombre ? Si, d'après les principes de la saine dialectique, le positif ne peut jamais être infirmé par le négatif, pourquoi la dénégation des premières doit-elle prévaloir sur l'affirmation des secondes? 6. — De ces prédicateurs incrédules qui décrient l'utilité du sommeil lucide et de ses procédés, les uns, en cherchant à séduire de ses partisans, pensent que, dans les occasions où l'on n'a pu les satisfaire dans leurs demandes et leurs prétentions indiscrètes, c'est parce qu'on n'a pu employer la connivence d'habitude entre celui qui dort et celui qui endort, et les prestiges en usage pour cause de leur surveillance active. Ils en concluent que ceux qui s'en montrent les partisans ne sont que les victimes de leur propre erreur ou de la duplicité de leurs séducteurs. On n'a jamais voulu entendre que les effets qui proviennent d'une cause indépendante ne peuvent pas être provoqués à volonté. Si quelqu'un qui a écrit sur ce sujet a dit le contraire, il s'est trompé certes dans ses aphorismes et dans ses combinaisons. La nature opère d'après ses dispositions et non d'après le désir de celui qui veut la contempler. C'est elle-même qui est cette cause indépendante dans notre sujet. Lors donc qu'il est arrivé que des incrédules n'ont pu être témoins des effets qu'ils désiraient voir, mais des effets tels qu'en produit la nature, c'était à eux à redoubler de zèle et non à la nature, pour assister plus fréquemment aux séances jusqu'à ce qu'ils fussent ou pleinement satisfaits, ou pleinement désabusés. Ce sont les écoliers qui doivent chercher l'instruction : l'instruction ne court jamais après les écoliers. Dans ceux qui dorment du sommeil lucide, des chagrins, des inquiétudes, une nourriture malsaine, en un mot tout ce qui peut agiter, altérer, épaissir le sang, suffit pour en empêcher le développement, ou pour le moins en obstruer l'intuition, ou la manière de voir. On doit sentir que la direction de ces ressorts est entièrement indépendante de toute volonté humaine. C'est donc précipiter son jugement avec trop de légèreté que de conclure que ce qu'on n'a pas vu est une supercherie, lors surtout que le témoignage d'un poids le recommande au respect et à la vénération. Il faut plutôt avouer que des considérations particulières, autres que le défaut de motifs de crédibilité, empêchent certaines personnes de rendre hommage à la vérité ; et il faut convenir que les prétextes qu'elles allèguent pour justifier leur incrédulité sont plus difficiles à concevoir que ne leur parait inconcevable le phénomène en question. Les termes de connivence et de prestiges dont ces incrédules veulent pallier le développement du sommeil lucide et Futilité de ses procédés ne présentent aucune idée qui appuie leurs vues. Depuis plus de trente ans, ce phénomène occupe les esprits de presque toute l'Europe, et Ton n'a pas encore entendu dire que quelqu'un de ceux qui dorment ou endorment ait dévoilé cette supercherie. Si une supercherie pareille peut exister entre tant de personnes acéphales, indépendantes les unes des autres et si différentes de mœurs, de religion, d'intérêts, de sexe, d'âge et de condition, il faut aussi ériger en principe que tout ce que font les hommes dans leur commerce social sous les yeux les uns des autres n'est qu'une supercherie continuelle. 7. — Les autres de ces incrédules qui tournent en dérision le sommeil lucide et ceux qui s'en occupent seront toujours incorrigibles, et leur erreur ne cessera qu'avec leur existence. Pour eux, tout défaut de réussite est un triomphe éclatant de leur opinion, et le succès ne leur prouve qu'une feinte de la part de ceux qui dorment. Ils veulent, pour se convaincre de la réalité, éprouver sur eux-mêmes les effets si vantés, et lorsqu'on en trouve qui ont les dispositions requises, ils s'occupent, sous les procédés, de tout autre chose que de ce qu'ils doivent faire en prétendant que le sommeil ne doit être que l'ouvrage de celui qui les soigne. Ils disent même parfois qu'il leur est permis d'exiger que, si tout le monde n'est pas susceptible de dormir du sommeil lucide, leur opinion d'incrédulité soit regardée comme inébranlable et évidente, Je n'ose pas les blâmer tout à fait, d'après l'idée qu'on s est plu à répandre que la volonté externe était la cause de ce phénomène. Il est clair que s'il existe un magnétisme et des magnétiseurs, il doit nécessairement exister aussi des effets qui dérivent de leur action ; car l'axiome dit qu'une fois la cause mise en jeu, il doit indispensablement s'ensuivre l'effet. Toutefois, la source de cette obstination me semble être la même que celle de ces journalistes dont j'ai parlé plus haut. Ces esprits revêches sont, à mon avis, profondément pénétrés que ce qu'ils ne conçoivent pas ne peut être conçu de personne; et d'après cette base présomptueuse, ils pensent que tout le monde conspire à les tromper, quand on leur parle de l'existence du sommeil lucide et de son utilité. Il est très conséquent que ceux qui sont tant prévenus en leur faveur, ne trouvent plausible que ce qui se rattache à leurs principes. Pour moi, je suis convaincu de ne pouvoir influer en rien sur ces caractères, avec tous mes principes, mes raisonnements et mes citations. Je leur proteste que leurs dérisions, leurs sarcasmes et leurs plaisanteries seront toujours pour moi une dette que je n'acquitterai jamais, en leur faisant voir leur égarement au sujet de ma conduite. Néanmoins, si cette impénitence ne les poursuit pas jusqu'à la tombe, j'ai tout lieu d'espérer qu'en jetant quelques coups d'œil sur cet écrit, dans les moments de retour à la réci-piscence, Us verront que j'ai fait tout ce qui m'était possible pour leur prouver que le sujet de mes occupations, n'était ni absurde, ni ridicule. Il demande, à la vérité, d'autres forces que les miennes pour être traité avec l'éclat qui lui convient ; mais je chercherai à l'ébaucher, du moins de manière à ce qu'il puisse être sensible. 8. — Je ne sais si l'auteur de la trop célèbre Magnétismomanie avait publié sa production pour exprimer son opinion d'incrédulité, ou pour répondre à l'aiguillon d'une spéculation lucrative. Quoi qu'il, en soit, je dois le prévenir, ainsi que le directeur et les acteurs, qu'ils sont aussi l'objet de mon travail. Ils ont besoin de savoir que ce qui est intrinsèquement une affaire d'importance ne peut pas être un sujet d'amusement pour le public. A propos de Magnétismomanie, ne puis-je pas demander ici quelles étaient les lois qui autorisaient ce moderne Térence à désigner sur la scène un étranger inconnu pour être l'objet de la risée publique ? Je pense que les sauvages mômes auraient rougi d'insulter comiquement un particulier, et un particulier qui n'a rien de commun avec les acteurs et le théâtre. Est-il permis en France à ses habitants de spéculer avec impunité sur la réputation de qui bon leur semble? Il n'y a que les lois de circonstances qui varient : celles qui sont organiques sont toujours invariablement obligatoires chez toutes les nations du globe. Je recommande à l'auteur de la pièce de se souvenir que, dans une semblable occasion, la farce de Calicot, qui n'attaquait qu'une classe de citoyens, sans signaler aucun individu, changea pendant la représentation même son titre comique en tragique. Je blâme hautement les auteurs du trouble ; mais je suis flatté de savoir qu'un contre-temps semblable ait donné une utile leçon au directeur du théâtre, aux acteurs et aux pourvoyeurs des farces. Il est des maux qui parfois font beaucoup de bien à ceux qui savent en connaître l'utilité : les obstinés ne se corrigent que par des punitions légales. Loin de penser à troubler le cours des plaisirs du public, j'aurai même ajouté à la Magnétis-momanie une nouvelle scène extrêmement piquante, si mon état ne me l'eut pas défendu, et si mon aversion pour cette espèce d'amusement ne m'eût pas éloigné des théâtres : je suis certain qu'elle aurait infiniment amusé le public, dérouté l'auteur de la pièce, et semé dans la troupe comique une confusion inextricable. C'était d'endormir sur la scène même quelqu'un des acteurs qui, par sa propre expérience, connaissait déjà le poids et la valeur du mot dormez, et d'accompagner ce sommeil d'une violenta convulsion, qui l'aurait forcé de se rouler sur la scène en désorienté. On sent bien que ce sommeil aurait dès lors cessé d'être comique, tout en prêtant à rire; et ce coup de théâtre aurait suffi pour corriger toute la langueur de la pièce. Le public, avide de voir les procédés de l'art d'endormir, y accourrait en raison de la nouveauté du titre, et négligerait de prendre la connaissance d'un ouvrage où l'auteur avait compté plus sur la nature de son sujet que sur la suffisance de ses forces. 9. —Quelques membres du clergé, qui ont cru découvrir dans mes occupations un goût pour la sorcellerie et la magie, entrent aussi pour beaucoup dans la tâche que je me suis proposé dans le présent travail, et m'en font même un devoir indispensable. Trop timorés pour voir par eux-mêmes, ce qui semble sortir de l'ordre constant de la nature, ils ont prononcé sur le rapport d'autres qui ne s'y connaissent pas plus qu'eux. Eh ! une découverte qui doit faire époque dans les annales humaines exige, pour être appréciée à sa juste valeur, des forces plus que communes dans les juges et dans leurs délégués ! Ces ministres de la religion verront que rien de ce que développe le sommeil lucide ne sort de la circonscription de La nature, et que, loin de s'opposer aux moindres vérités de la révélation, il en relève l'éclat et s'allie à une partie d'entre elles. Il consolide la démonstration de l'existence de la première cause, et sape jusque dans ses fondements la monstrueuse chimère de l'athéisme. Il réduit à une évidence expérimentale l'inconcevable spiritualité de l'âme humaine, et couvre de confusion dans ses misérables sophismes le matérialiste présomptueux. Il explique même des dogmes qui semblaient être inaccessibles à toute explication, et, en dernière analyse, jette un grand jour sur beaucoup de vérités physiques qui sont encore en question. Ceux qui avaient conçu des terreurs paniques, quoique louables, sur la nature du sommeil lucide, ne s'étaient réglés que sur l'opinion vulgaire, qui donne de trop étroites bornes au physique. Les réflexions que provoque ce phénomène, démontrent que ce n'est que le surnaturel qui s'oppose à son étendue, et non le spirituel. Celui-ci les rapproche l'un de l'autre, et décèle que le sensible est au physique ce qu'est une espèce à son genre, et non ce qu'est un synonyme à son relatif. Ces lumières qui sympathisent complètement avec les principes naturels, et ne répugnent nullement à la révélation, doivent rassurer les esprits timides et religieux sur le sommeil lucide et ses accessoires. Ce qui en dérive peut frapper l'esprit, mais il ne doit pas l'alarmer ; parce que tout l'ensemble en est renfermé dans le sein même de la nature : et ce n'est que la nature même qui est la cause propre de son merveilleux développement. A-t-on jamais entendu dire que ce qu'on appelle le somnambulisme naturel ait alarmé les consciences ? le sommeil lucide n'est que ce même phénomène, mais développé avec art, dirigé avec sagesse, et cultivé avec précaution. Il n'y a d'autre différence entre l'un et l'autre que celle qui existe entre une plante des champs et la même plante soignée dans un jardin. Je conviens que la doctrine des magnétiseurs doit effaroucher les consciences délicates et timides ; mais qu'importe un système désastreux, forgé sans combinaison, devant un fait évident qui le dément ? Si le somnambulisme naturel n'a pas le droit d'alarmer, pourquoi le sommeil lucide alarmerait-il ? 10. — La sorcellerie et la magie, dont ces ministres vénérables avaient soupçonné l'influence sur les phénomènes du sommeil lucide, ne peuvent pas y être reconnues plus que dans les actions libres de l'espèce humaine. Par un zèle indiscret pour la religion, quelques esprits mal avisés ont conclu que, parce qu'au premier abord on ne pouvait pas en rendre un compte satisfaisant, il fallait y admettre un concours de génies malfaisants. Eh ! si tout ce qui ne peut pas être expliqué dans les effets de la nature, devait toujours être rapporté aux causes surnaturelles, que resterait-il à l'homme en apanage de ses connaissances ? Que sait-il qui ne l'arrête tout court dans l'explication de la gradation de ses causes ? S'il voulait franchement se rendre justice, il n'aurait lieu d'être glorieux que de sa présomptueuse ignorance. Mais ils savent, ces membres du clergé, que la sorcellerie et la magie, qui les effrayent tant dans le phénomène en question, loin d'être pour les magnétiseurs des vérités démontrées sont pour eux au contraire, des problèmes susceptibles d'une sérieuse discussion : même il y en a qui les regardent comme des contes de fées, plutôt que comme des sujets dignes d'une attention réfléchie. Ces esprits pieux et timorés n'avaient donc rien à craindre dans la conduite d'aucun de ceux qui s'occupent du sommeil lucide ; car les génies des ténèbres d'ordinaire ne s'associent pas à qui ne les cherche pas et moins encore à qui ne croit même pas à leur existence. Peu jaloux de l'approbation des hommes, si inconstants et si versatiles dans les principes qui la règlent, je ne chercherai qu'à être d'accord avec ma conscience, qui seule dirige ma conduite. L'existence des démons et leur association avec les hommes pervers et immoraux est un dogme évangélique, mais un dogme qui en même temps a pour lui le témoignage de tous les siècles et de tous les peuples chrétiens et infidèles. Il ne me sera pas difficile de montrer aux uns que le caractère des énergumènes, des possédés, et des obsédés, a des marques distinc-tives différentes de celles du caractère de ceux qui dorment du sommeil lucide ; et aux autres qu'en raison de ce caractère, qui distingue un état de l'autre, et qui ne peut nullement convenir à l'homme ni dans son état naturel, ni dans son état de maladie, ils sont forcés d'admettre l'existence des esprits malfaisants et leur influence sur les actions de certains hommes corrompus. Le philosophisme, en rendant du moins problématique cette vérité de la croyance générale de l'espèce humaine, n'a pas encore démontré, ni ne démontrera jamais, que toutes les annales de tous les peuples de la terre en ont imposé à cet égard à la postérité. Qu'il est difficile de capter la bienveillance générale ! les uns, pour croire trop, me trouvent suspect ; les autres, pour ne pas me croire assez, me trouveront, sans contredit, au moins superstitieux, et les autres pensent tenir la vérité ! 11. — Ces membres du clergé verront même de plus que loin de partager l'opinion des magnétiseurs dans aucun point de leur doctrine, je leur montrerai qu'en confondant avec les accessoires du sommeil lucide les extases de sainte Thérèse et de Jeanne d'Arc, dite la Pucelle d'Orléans, ils ne nous rendent compte de ce phénomène que comme les sourds jugent des sons et les aveugles des couleurs. La répression de cette attaque qui, de la part de ces derniers, ne tend à rien moins qu'à décrier indirectement l'inspiration surnaturelle des prophètes, fera connaître aux premiers que mon but, dans l'étude du sommeil lucide, était tout autre que celui qu'on me suppose. Les inspirations particulières, comme étrangères à la doctrine des livres canoniques de l'Eglise, n'engagent certes qu'à une pieuse croyance. Néanmoins toute défaveur sur le principe, qui est le même dans les prévisions de l'un et l'autre genre, détruit toujours la confiance des fidèles sur la base du christianisme. Les magnétiseurs veulent insinuer implicitement que si sainte Thérèse et Jeanne d'Arc n'ont annoncé les vérités sublimes et précieuses que par le sommeil lucide, on peut en penser tout autant, sans crainte d'erreur, des apôtres et des prophètes. S'ils eussent examiné sérieusement, ainsi qu'ils devaient le faire avant que de prononcer décisivement sur un sujet aussi grave et aussi élevé le caractère des prévisions et des annonces de tous ceux qu'ils endorment, ils auraient vu à peu de frais que celui-ci est si vague, qu'il n'offre que les probabilités des événements, sous des conditions requises, et encore soumises à des erreurs grossières. Ils auraient trouvé que nul d'entre ces devins ne jouit de la faculté de prévoir spontanément un cas voulu ; et, d'autres le font naturellement, par cet état qu'on appelle le somnambulisme naturel, ou par celui de catalepsie, ils brodent un fonds de vérités avec tant de circonstances erronées, qu'au développement de l'événement, on reste toujours en doute de savoir si c'est l'effet prévu, ou si c'est un autre à attendre. A-t-on jamais caractéristiquement connu dans cette espèce d'annonces l'événement dans la prévision,et la prévision de l'événement? Comment ont-ils donc osé confondre, ces propagateurs du sommeil lucide, avec la prévision qui accompagne ce phénomène, cette prévision môme gui dérive d'une inspiration privée et particulière ? Y a-t-on jamais trouvé quelqu'une de ces âmes pieuses extravaguer, délirer et s'égarer, comme le font presque toujours ces oracles qui ne prévoyent qu'en dormant? Il y a certes des vérités dans leurs annonces ; mais des vérités qui ont besoin d'être interprétées avec indulgence, soumises à l'épreuve avec sagesse, et dégagées des erreurs avec habileté. C'est cette pierre de touche qu'avant tout il fallait préciser. Nous en fixerons si clairement la nature, qu'au premier coup d'oeil elle fera apercevoir la différence entre l'une et l'autre prévision. 12. — Les recherches sur la cause du sommeil lucide nous mèneront même plus loin qu'à établir cette ligne de démarcation entre la prévision naturelle et l'inspiration surnaturelle, ligne de démarcation peu remarquée par les théologiens et par les apologistes du christianisme. Dans la persuasion où ils étaient que l'avenir contingent n'était que le partage de la seule cause absolument nécessaire, ils ne s'étaient pas trop donné la peine d'approfondir l'étendue des idées des autres esprits. Ils ont cru que ces intelligences pures pensaient de la même manière que l'homme, c'est-à-dire, que l'esprit assujetti aux influences de la matière. Il n'était réservé qu'au sommeil lucide de relever cette différence, et de parvenir ainsi à décider une question agitée par les philosophes depuis la plus haute antiquité, quoique résolue par l'autorité de l'église : savoir, que les âmes humaines n'ont pas pu préexister aux corps qu'elles informent. Ce phénomène fera même sentir à l'orgueil humain que l'homme, par sa constitution physique, est obligé de courir nécessairement la chance équivoque du mélange des vérités et des erreurs, et qu'en raison de ce malheureux et honteux partage, il a besoin d'un guide infaillible dans sa carrière morale, comme un enfant en a besoin d'un raisonnable dans sa carrière sociale. Ce que des ministres de la religion repoussent avec horreur dans le sommeil lucide aura donc le droit de mériter leur attention et leur intérêt, s'ils se rendent indifférents aux rapports d'autrui, et approfondissent par eux-mêmes ce que ce phénomène recèle d'utile et à l'homme social et à l'homme religieux. Je suis bien éloigné de penser que les magnétiseurs mettent de la mauvaise foi dans leurs attaques contre les bases du christianisme. J'ai mille fois entendu dire à plusieurs d'entr'eux qu'en parcourant cette carrière on ne peut s'empêcher de reconnaître l'existence d'une première cause, la spiritualité de l'âme humaine, la nécessité de la moralité des actions, et mille autres vérités de ce genre dont une franche croyance contribue même au bonheur et à la tranquillité sociale. L'expérience n'a malheureusement que trop prouvé que, délivré de ce frein, l'homme n'est qu'une brute, et encore plus irraisonnable que la brute même. Les magnétiseurs, en adoptant aveuglément les aphorismes de Mesmer, n'en avaient pas senti l'absurdité et les funestes conséquences. Maintenant ils soutiennent par amour-propre ce qu'ils ont publié par irréflexion. Aussi, je trouve plus facile de convaincre sur la cause du sommeil lucide ceux qui n'y ont rien connu, que les magnétiseurs qui me fréquentent, et qui prétendent y savoir tout, sans pouvoir donner aucune raison du moindre de ces phénomènes. 13. — Si, dans le développement de mes idées et dans l'exposition de mes moyens, je manque d'atteindre mon but, j'aurai du moins le mérite de m'être embarqué dans cette entreprise avec des intentions pures et louables. Je pense néanmoins que ce défaut tiendra à l'insuffisance de mes talents et non à l'erreur de mes idées. Elles m'ont été, pour ainsi dire, dictées par l'expérience et l'observation, et non conçues pour maîtriser la vérité. Toutes les fois que je les range dans mon esprit pour en considérer la liaison, toutes les objections de bonne foi me semblent se briser devant elles, et la cause du sommeil lucide et de ses accessoires me paraît aussi évidente qu'elle peut l'être ; mais mes conceptions peuvent me tromper, et un auteur est toujours aveugle sur les défauts de ses productions. Ce qui me console, c'est en pensant aux principes avec lesquels je m'étais lancé dans cette carrière, je m'en trouve si écarté maintenant que j'ai tout lieu de croire que la bonne foi seule a présidé à mes études et à mes méditations. Souple sous les observations, sous les expériences et sur les combinaisons d'idées qu'elles faisaient naître, j'ai cherché autant qu'il dépendait de moi, à corriger mes erreurs, en renonçant aux sources qui les provoquaient. Ainsi je me suis abstenu jusqu'à présent de ne rien publier sur ce sujet, quelque plausibles que m'eussent paru mes premières conceptions. La lecture d'un cours raisonné dont j'accompagnais mes expériences de tous les jeudis, portait le titre de séances, et c'est ce même titre que j'ai conservé dans la division de mon sujet. La dénomination seule reste maintenant ; les réflexions qui en faisaient le fond sont toutes changées, en raison du changement des principes qui en provoquent d'autres. Il est si difficile, dans les recherches des vérités occultes, de prévoir les nouvelles découvertes qui détruisent les premières idées ! Ma manière de penser, qui doit paraître paradoxale à toute personne, m'aurait aussi paru telle à moi-même il y a dix ans. J'étais bien éloigné de soupçonner alors qu'on pût adopter un tel genre de système. Mais qui aime la vérité doit fléchir sous les preuves qui l'établissent. La religion, la conscience et la raison, loin d'y éprouver la moindre atteinte contre leur autorité, y trouvent plutôt de nouvelles armes contre les agressions même gratuites. A moins que l'erreur ne fascine l'esprit, on ne peut faire autrement que de s'y rendre. Les hommes ne peuvent juger des vérités que d'après les principes puisés dans l'expérience propre et dans le commerce social. Toutes les fois qu'il est des vérités qui, pour n'avoir qu'un rapport très caché avec ces principes, deviennent inaccessibles à la conception commune, elles ne peuvent manquer d'éprouver des contradictions en revendiquant le culte et les hommages qu'elles méritent de leur nature. 14. — Les expériences qui nous ont fourni ces réflexions sur le présent sujet ont été tentées sur plus de cinq mille personnes dans l'état de sommeil lucide. Nous y avons vu tout ce qu'il est possible de voir ; et cependant nous n'y avons rien vu qui ressemble à la netteté de ces faits que périodiquement nous rapportent les feuilles publiques qui s'en occupent. Nous y avons trouvé souvent un fonds de vérités, mais qui n'étaient pas mêmes des copies de leurs originaux. Je sens qu'avec un peu de peine, beaucoup d'expérience et de connaissances, on peut approcher d'un grand nombre de vérités obscures, mais non de toutes ni avec toute l'exactitude nécessaire. Nous avons donc établi que nul aphorisme, sorti de la bouche de ces êtres extatiques, ne peut ni ne doit servir de base à un système ou même au raisonnement qui tend à une démonstration. Outre qu'ils n'ont pas toute l'exactitude dans leurs annonces, ils sont encore si discordants entr'eux-mêmes sur une même donnée, qu'on peut aussi dire d'eux ce qu'on dit à juste titre de tous les hommes : qu'il est entr'eux autant de sentiments que de têtes. Ce ne sont donc que les observations qui sont générales, communes et inséparables de l'état du sommeil lucide, qui seules peuvent servir de base à la recherche de sa cause. Voilà le point principal sur lequel il fallait porter son attention avant de former des systèmes et de donner des théories. Ceux qui ont fait des journaux sur les personnes qui dormaient sous leur direction n'ont pas eu tort d'y consigner leurs conjectures sur cette source qui leur paraissait occulte, indéchiffrable et mystérieuse ; mais ceux qui ont publié leurs présomptions comme des décisions péremptoires qui ne laissaient plus rien à désirer sur ce sujet, ont fait plus de tort à l'humanité souffrante que ce phénomène ne lui offre d'utilité. Qui peut compter tous les maux qui sont résultés de cette fausse route ? Si l'on nous eût donné une feuille publique de toutes les sottises qui, dans cette carrière ont été commises en raison de cette ignorance, aussi bien qu'on nous en donne une de tous ses prodiges, je suis persuadé d'avance que depuis longtemps le trop célèbre magnétisme, au lieu d'acquérir de la confiance et de se faire des prosélytes, serait tombé dans une exécration générale. Tout ce qui nous servira au développement de ce sujet sera spécialement puisé dans les principes naturels, ou tout au plus dans ce qui généralement convient à la nature même du sommeil lucide. Mais, le plus souvent, tout ce qui dérive de ce phénomène ne sera que la conséquence de principes démontrés, lorsqu'ils seront susceptibles de démonstration. Toutefois, ne prétendant pas donner ici un cours élémentaire de philosophie, nous en supposerons quelques principes qui sont avoués par la masse des hommes d'esprit, quoique controversés par des gens qui veulent des preuves de tout et qui ne prouvent jamais rien.
SÉANCE II INTRODUCTION 1. — Un phénomène aussi ancien que le berceau de l'homme est remarqué depuis quelques années en Europe par l'observateur philosophe. Quoique naturel, il le frappe d'etonnement dans son développement, et met à la torture son esprit dans la découverte de sa cause. Connu des anciens, du moins dans tout ce qu'il a d'utile à la société humaine, il avait dans 1 écoulement des siècles disparu, comme tant d'autres belles inventions de la catégorie des lumières naturelles chez les peuples civilisés. Des nations, regardées comme barbares, le provoquent à volonté, le cultivent et l'appliquent à différents usages de la vie, sans interruption depuis un temps immémorial. Ce phénomène consiste à déceler dans certaines personnes, pendant leur sommeil, deux propriétés extraordinaires qui n'étaient point à la connaissance des philosophes et des physiologistes : l'une regarde le corps et l'autre l'esprit ou l'âme. Celle qui regarde le corps démontre que ces êtres privilégiés dominent, au commandement de celui qui les dirige, sur le mouvement nécessaire avec la même facilité que celle avec laquelle, dans l'état de veille, on maîtrise le mouvement libre. Celle qui regarde l'esprit développe en eux des connaissances sublimes qu'ils n'ont jamais acquises par l'étude, et qui de plus embrassent tout espace de temps et de lieux ; c'est-à-dire le passé, l'avenir et toutes les distances. Elles sont certes souvent mêlées de graves erreurs, mais elles n'atteignent pas moins parfois des vérités constantes. On ne fut, en France, témoin de ce phénomène que sous l'appareil imposant d'un baquet forgé par Mesmer ; et encore les effets que ce moyen présenta d'abord à la vue, ne s'étendirent qu'à soulager les malades et à les guérir aussi quelquefois. Le sommeil lucide qui, dit-on, n'était connu que de Mesmer seul et d'un petit nombre de ses partisans, et qu'on croyait provenir de l'action de cette machine mystérieuse, resta inconnu au public jusqu'au moment où M. le marquis de Puységur en constata l'existence. Ainsi Mesmer, sans le savoir précisément, ne fit voir le pouvoir de l'homme que sur le mouvement nécessaire du corps et sur l'étendue des connaissances extraordinaires de l'esprit. Néanmoins persuadé que ces effets ne provenaient que de l'influence du baquet, on ne fit nulle différence de même qu'on n'en fait encore aucune, entre ce qu'une personne éprouvait dans son état de veille et ce qu'elle éprouvait dans son état de sommeil. La conversation de l'action d'une volonté externe et d'un fluide magnétique qui accompagnait les influences du baquet dans le système de Mesmer, n'a rien changé actuellement dans l'abolition de son échafaudage : elle n'a fait qu'élaguer un superflu remplacé par certains gestes et certains attouchements et rapporter ses vertus tantôt à ces deux agents, tantôt au premier seul, et tantôt à une chaleur animale. Pour ce qui concerne la sublimité des connaissances de l'âme pendant le sommeil, on croit ne rien hasarder, en avouant que c'est un mystère impénétrable, quoiqu'il y ait des personnes qui le déduisent d'une volonté externe et d'un fluide magnétique, comme le voulait aussi Mesmer. 2. — Cette manière de faire du bien aux malades, et même de leur procurer le sommeil lucide par l'échafaudage d'un baquet, fut d'abord appelée le mesmérisme, du nom de Mesmer : ensuite, à la suppression des baquets, elle fut nommée le magnétisme animal. La dénomination de mesmérisme, pour caractériser cette action par laquelle on soulage les malades et l'on provoque le sommeil, semble avoir dû être le seul mot propre pour exprimer une idée indéterminée ; parce que n'ayant point de signification précise, il était apte à ajouter à la première idée, et même à la changer au besoin en sens contraire. Mais je ne trouve rien qui puisse justifier l'action d'endormir et de procurer un bien-être aux malades. Le mot magnétisme exprime l'action de l'aimant sur le fer, et avec l'addition animal, il ne peut signifier qu'un aimantisme entre les êtres animés ; c'est-à-dire une attraction par laquelle un animal est attiré vers un autre. Y a-t-il quelque chose de semblable entre ces effets et l'action qui, dit-on, provoque le sommeil et procure un bien-être aux malades? Le mot magnétisme animal aurait plus techniquement pu signaler le penchant qui existe entre les deux sexes que ce que trop gratuitement on veut exprimer. L'observation faite sur une personne qui, étant dans le sommeil lucide, suivait à une distance précise tous les mouvements de son directeur, n'est pas suffisante pour justifier une adoption pareille : outre qu'elle est absolument inexacte, elle est de plus singulière, et par là dépourvue de tout droit à fixer une dénomination générale. Les plaques et les poudres sympathiques, appelées aussi, à juste titre, magnétiques, qui avaient contribué à des guérisons miraculeuses, et qu'on a évoquées en sa faveur pour justifier l'adoption du mot magnétisme animal, ne prêtent aucun appui à l'inexactitude de la dénomination. Elles avaient une vertu réelle qui attirait les maux des malades par leur force aimantique. A-t-on jamais prouvé qu'il existât une pareille vertu dans les procédés en usage ? On n'a fait que la supposer, avec la prétention de donner une démonstration de la cause du sommeil lucide. Nous avons remplacé le mot magnétisme animal par le mot concentration. On verra dans la suite que ce mot renferme dans sa signification naturelle la cause que nous cherchons du sommeil lucide. Ainsi les mot magnétiseur et magnétiser seront exprimés par les mots concentrateur et concentrer. De même, le mot somnambule sera caractérisé par le mot grec épopte, qui signifie : celui qui voit tout à découvert. Il était employé dans le même sens qu'on attache au mot somnambule par les anciens dans la célébration de leurs mystères, comme nous le verrons dans la suite. Il est question ici de connaître l'état de l'âme et non celui du corps, comme l'exprime le mot somnambule. On connaît déjà l'acception du mot sommeil lucide pour remplacer le mot somnambulisme. Il n'est pas question ici de savoir pourquoi l'on marche dans le sommeil, comme l'exprime ce dernier mot: cela n'arrive qu'accidentellement aux époptes et à certains époptes. Il s'agit de connaître et de caractériser 1 état général de tous dans l'abstraction de leurs sens. 3. — Je ne puis pas concevoir comment l'espèce humaine fut assez bizarre pour aller chercher la cause de ce phénomène dans un baquet, dans une volonté externe, dans un fluide magnétique, dans une chaleur animale et dans mille autres extravagances de ce genre, tandis que cette espèce de sommeil est commune à toute nature humaine par les songes, et à tous les individus qui se lèvent, qui marchent, ou qui parlent en dormant. Il est vrai que la cause de cet effet était inconnue ; mais il est vrai aussi que cette cause ne peut, ni n'a jamais pu être attribuée à ces inventions capricieuses et arbitraires. Il était plus glorieux d'avouer ingénument son ignorance dans l'inutilité de ces recherches, que d'induire en erreur la bonne foi par l'orgueil. C'est le vulgaire qui croit qu'un effet naturel qui étonne ne peut provenir que d'une cause compliquée : le savant qui veut en instruire d'autres ne doit pas ignorer que la marche de la nature est toujours simple, et que toutes ses productions ne cessent d'être merveilleuses aux yeux de l'homme que dès qu'elles deviennent ordinaires. La source de cette aberration gisait certes dans la persuasion où l'on était que le sommeil lucide avait une nature différente de celle du sommeil habituel. On le pense encore, et peut-être môme généralement, en le caractérisant par le nom du sommeil magnétique, pour le distinguer du sommeil naturel. Cependant la propre expérience a du dire cent fois à ces esprits revè-ches qu'on ne fait pas d'époptes toutes les fois qu'on le veut, mais seulement quand on trouve des sujets aptes ; c'est-à-dire, des sujets qui sont déjà des époptes naturels. On ne produit pas chez eux un sommeil lucide qui n'existait pas ; mais, on ne fait que le développer, parce qu'il existe déjà en raison des dispositions requises. Toutes les observations déposent jusqu'à l'évidence que le sommeil lucide et le sommeil naturellement profond font une môme chose. Ils ne se distinguent entre eux qu'en raison de la direction, de môme qu'un épopte nouveau se distingue de lui-môme par l'exercice. Du reste tous les résultats, soit corporels, soit intellectuels, qui, dans les époptes de l'un et l'autre genre, se distinguent dans le développement de leur étendue, ne se distinguent pas dans le caractère de leur nature. L'observation même démontre qu'aucun des époptes développés, quelque lucide qu'ils aient pu être, n'a jamais fait ce que des époptes naturels ont parfois exécuté, comme de parler des langues étrangères avec toute la facilité propre aux seuls indigènes. Je ne cite que cette seule particularité, pour éviter d'entrer ici dans les détails des autres branches de leur lucidité. 4. — En indiquant comme cause du sommeil lucide, la concentration que nous avons substituée au mot magnétisme, nous n'avons voulu que signaler la cause immédiate qui provoque le sommeil en général. La concentration n'est qu'une abstraction des sens ; et l'on ne s'endort pas tant que l'esprit est occupé, soit par l'agitation du sang, soit par des inquiétudes ou par des soucis, ou par une certaine densité dans ce fluide, qui empêche également l'esprit d'être dans l’apathie. Les sommeils ont leurs nuances et leurs degrés : celui qui est le plus profond est ce qui nous avons appelé le sommeil lucide. Ce sommeil n'existe qu'avec une extrême liquidité du sang, et cette liquidité ayant ses degrés particuliers, le sommeil lucide aussi a son échelle de perfection. Toutes les fois donc que nous parlerons simplement de la liquidité du sang, nous prévenons que nous n'entendons énoncer que cette liquidité qui est extraordinaire dans ce fluide, et qui s'oppose aussi à sa densité extraordinaire. La liquidité dans le sang contribue non seulement à la profondeur du sommeil, mais aussi à sa promptitude. Cette liquidité du sang n'est qu'une marque de sa faiblesse ; et l'expérience m'a fait voir que l'extraction d'une certaine dose de ce fluide rendait époptes dans vingt-quatre heures ceux qui n'y avaient aucune disposition antérieure. Voilà la véritable cause de ce qu'on appelle le somnambulisme naturel ; cause jusqu'à présent regardée comme mystérieuse parmi les enfants d'Ësculape. Il est clair maintenant qu'en épaississant le sang par quelques tisanes fortifiantes, on peut détruire cet état du somnambulisme naturel, qui présente tant de dangers pour la vie. Le sang n'est donc extraordinairement liquide qu'autant qu'il est extraordinairement faible. La promptitude du sommeil ne tient à la liquidité du sang, que parce que cet état dépend du calme, et le calme de la liquidité. Deux tasses pleines, l'une d'eau et l'autre de chocolat, également bouillants, et exposés à l'air en même temps, se refroidiront, c'est-à-dire, se calmeront en des temps différents. Le refroidissement de la première sera plus prompt que celui de la seconde, par la seule raison que la substance qu'elle contient est plus liquide que l'autre. Le sang liquide est aussi facile à s'exciter qu'à se calmer ; et, en raison de cette propriété, il se trouve être plus subordonné à l'influence de la volonté propre, que le sang épais. Pour peu qu'un épopte soit exempt d'agitations, de chagrins, d'inquiétudes, il doit donc calmer son sang aussitôt qu'il le veut, et conséquemment dormir. La force de l'empire absolu de la volonté propre sur le sang de cette nature, et conséquemment sur toutes les parties du corps, est une vérité qui sera évidemment développée dans la suite même de l'introduction. 5. — Le sommeil que provoque la lassitude a un autre caractère que le sommeil ordinaire. Celui-ci est libre et l'autre est nécessaire ; néanmoins l'un et l'autre sont les mêmes dans leur nature, quoiqu'ils diffèrent dans leurs causes médiates. Toute espèce de sommeil suit toujours une transpiration humide ou sèche, conséquemment sensible ou imperceptible. Elle affaiblit la tension des muscles, et par là elle entrave le jeu des ressorts des membres externes. La transpiration par la fatigue étant beaucoup plus abondante, elle produit aussi dans les muscles une faiblesse beaucoup plus accablante, et c'est ce qui exprime la nature de la lassitude. Les muscles épuisés fléchissent les uns sur les autres, et privent les membres de la faculté d'exercer leurs fonctions ordinaires. Le sang, qui par le mouvement irrégulier du travail a été délié, tend graduellement au calme. L'esprit, qui est essentiellement actif ne trouve plus de souplesse dans la désobéissance des nerfs, seuls messagers de ses ordres, et se voit forcé à une apathie violente ; mais comme un défenseur vigilant, il se plie à la satisfaction de ses besoins, ainsi qu'aux besoins d'une partie de son individu. Voilà comment une concentration, nécessaire dans ses causes médiates, devient volontaire dans sa suite, et pourquoi un sommeil, qui est le même quant à ta nature des autres sommeils, a un caractère particulier qui l'en distingue. La personne lasse ne cherche plus que le moment de se concentrer pour dormir, non seulement pour obéir à la loi impérieuse de la nécessité, mais plus encore pour se procurer une jouissance délicieuse, préférable à toutes ses jouissances connues. Toutes les causes médiates étant déjà disposées ainsi pour produire le sommeil, la personne harassée de fatigue n'a plus qu'à vouloir dormir, sans redouter des entraves qui s'opposent à sa résolution ; et elle dort aussitôt qu'elle se concentre. Il est à remarquer ici que toutes les privations forcées que l'homme éprouve de ses jouissances ordinaires se convertissent pour lui en plaisirs et en agréments dès que la nature le commande pour le motif direct ou indirect de la conservation de son individu. Un goutteux voudrait bien se livrer à l'exercice de ses membres, comme le commun de ses semblables ; mais prévoyant la peine qui doit chez lui accompagner cette satisfaction, il préfère avec plaisir son état de repos à l'usage et au mouvement de ses membres. Il en est de même d'un gourmand qui, par une indisposition, se sent maîtrisé par la nausée des aliments, et d'un jeune homme dissipé qui, passant les nuits au bal et au jeu, se voit entraîné au repos par le sommeil. C'est pour cette raison que même toutes les autres opérations nécessaires de la nature ne sont jamais exemptes d'une certaine volupté ; et par là, elles se rendent toujours conformes à la volonté, parce qu'elles tendent toujours à la conservation de l'individu. 6. — Cependant il est toujours vrai que le sommeil naturel, tout en contribuant au bien-être de l'espèce humaine, ne lui fait pas le même bien que le sommeil provoqué par l'art. Les époptes mêmes, en mettant une énorme différence entre l'un et l'autre, conviennent de la vérité de cette observation déjà trop fortifiée par l'expérience. Mais il faut remarquer que cette différence existe réellement dans le motif du sommeil et non dans la nature. Celui qui dort naturellement la nuit ne pense, en se livrant au sommeil, qu'à satisfaire un besoin d'habitude, commun à toute l'espèce humaine ; au lieu que celui qui dort y étant engagé ne se livre au sommeil que pour être utile à lui-même, ou à d'autres. Aussi, il en résulte qu'il remplit sa tâche, et atteint son but, et lorsqu'il allie à ce motif principal d'autres motifs particuliers d'une crainte panique et d'inquiétudes chimériques, il s'agite dans son sommeil, et en trouble le calme naturel. Ce dernier effet, qui est presque commun à presque tous les époptes dans leurs premiers sommeils, se dissipe ensuite avec le temps lorsque, par leur propre expérience, ils apprennent que ce qu'ils redoutaient au commencement n'était qu'une vainc appréhension, dépouillée de tout motif réel. Voilà la source de la différence que trouvent les époptes entre l'un et l'autre sommeils. Toutefois, pour sentir l'erreur de leur prévention à ce sujet, on n'a qu'à comparer leur sommeil habituel de la nuit avec le sommeil développé par l'art, et l'on verra qu'ils sont également aptes à remplir dans l'un et l'autre, toutes les fonctions utiles à eux-mêmes et à d'autres. Leur sommeil naturel et leur sommeil provoqué n'ont donc entre eux aucune différence réelle. La raison pour laquelle le sommeil naturel ne fait pus le même bien que le sommeil provoqué, gît dans la différence même du motif de l'un et de l'autre. Nous la développerons amplement dans la suite, en indiquant simplement ici que c'est elle qui fait le sujet de cet ouvrage. Le sommeil naturel, néanmoins, produit toujours du bien en réparant les forces perdues la veille, mais ce bien n'est jamais égal au dommage, et par le défaut de motifs requis, et par la différence de son caractère. C'est la réunion du reste de ces petits maux non réparés, qui fait, dans la suite, des explosions proportionnées à leur nature, par des maladies, ou éphémères, ou chroniques. Cependant ce n'est pas à dire que le sommeil lucide répare les maux, comme s'ils n'eussent jamais existé. Tout mal, quelque léger qu'il soit détraque toujours la machine d'une manière irréparable ; et c'est de là que résulte la dissolution finale. Le sommeil lucide répare ces maux autant qu'ils peuvent être réparés, et recule cette catastrophe qui doit enfin abattre l'homme pour l'éteindre. 7. — On peut maintenant comprendre aisément la raison pour laquelle on ne peut pas procurer le même bien-être aux malades qui ont, et à ceux qui n'ont point de dispositions au sommeil lucide, par une action externe, qui a été appelée le magnétisme animal, et que nous caractérisons du mot de concentration. Ce bien-être entre ces différents malades est le même à peu près que celui qui résulte du sommeil lucide provoqué, et du sommeil naturel. L'un et l'autre font toujours du bien, mais en mesures différentes. Quoique dans la concentration des malades qui n'ont point les dispositions requises, il y ait toujours le même motif de direction externe que dans la concentration des malades qui sont aptes au sommeil lucide, néanmoins ce motif n'agit pas de même indistinctement sur eux, par des causes qui seront développées dans la suite, et qui sont différentes dans les uns et dans les autres. Toutefois la concentration peut opérer une guérison complète des malades prives des dispositions requises, mais à la longue et avec beaucoup de temps ; au lieu qu'elle en opère une plus prompte dans les malades qui sont aptes au sommeil lucide. Le bien-être, dans les malades privés des dispositions requises, a toujours une progression graduelle ; en raison du motif de la direction dans la concentration, progression qui n'existe pas dans le sommeil naturel, par l'absence de ce même motif; et c'est seulement ce qui fait la différence, différence à la vérité extrêmement sensible, entre le bien-être provenant de la concentration des malades sans dispositions, et le bien-être provenant du sommeil naturel. Le bien-être provenant de la concentration des malades aptes au sommeil lucide, est extrêmement prompt et décisif. Souvent il est sensible avant vingt-quatre heures, et même au bout de deux heures et d'une heure. Ces effets ont besoin de leur être annoncés d'avance, sous peine d'être réduits à ne se développer qu'avec lenteur, et dans une progression graduelle ; et c'est ce qui mène à la connaissance de la cause précise de la concentration et du sommeil lucide avec tous ses accessoires. Il ne faut pas croire que tous les malades de cette espèce aient besoin de se trouver dans le sommeil pour jouir de ces effets. Ils les éprouvent dans le plein état de veille, pourvu qu'ils aient dormi une seule fois du sommeil lucide. Autrement, avec toute leur aptitude, ils ne les éprouvent que par une gradation lente mais puls prompte que celle par laquelle s'améliorent et se guérissent les malades qui n'ont point les dispositions requises. Ce qui sera développé dans la suite fera complètement connaître la raison pour laquelle les époptes, aptes au sommeil, ont besoin d'être instruits d'avance de ce qu'ils doivent éprouver pour l'amélioration de leur état de maladie et pour le rétablissement de leur santé. 8. — La promptitude avec laquelle les malades aptes au sommeil lucide éprouvent ces effets salutaires, et d'autres qui seront détaillés dans la suite, exige toujours une concentration, môme dans l'état de veille. La concentration doit être envisagée sous trois points de vue. Elle est ou libre, ou occasionnelle, ou nécessaire. La concentration libre est une abstraction des sens, provoquée au gré et à volonté avec la restriction de la liberté interne. Elle est commune à tout individu qui dort toutes les nuits et qui, sans dormir, se distrait de tout objet sensible ou intellectuel, pour ne s'occuper que d'un seul. Dans ce dernier cas, la liberté interne n'éprouve pas, à la vérité, de dommage ; mais aussi cette concentration n'est pas telle dans toute la rigueur de son acception. Lorsque le sommeil ordinaire n'est pas une suite de la concentration libre, il annonce l'existence d'obstacles indépendants de l'empire de la volonté. Tels sont l'épaisseur du sang, les inquiétudes, les chagrins, les agitations. Du reste, on ne s'endort que parce qu'on le veut ; et si l'on ne s'endort pas toujours aussitôt qu'on le veut, c'est qu'on n'a pas dans le sang les dispositions requises pour le mettre dans le calme. La concentration occasionnelle est une abstra-ction des sens provoquée au gré et à la volonté, avec la restriction de la liberté interne, mais en raison d'un motif fourni par une influence externe. Elle ne convient qu'aux personnes qui ont le sang extrêmement liquide. Par elle on dort quand on le veut, toutes les fois que l'influence fournit le motif. Voilà la cause immédiate du sommeil lucide. Toutes les fois qu'un épopte dort au commandement, il ne dort que parce qu'il le veut, mais prévenu qu'il ne dort que par la force et l'influence du motif. Aussi il doit, loin du concentrateur, dormir à l'heure dite et au signe donné, comme de toucher à un de ses doigts, de regarder une bague, de penser à son directeur. L'épopte ignore l'existence de la faculté de dormir à volonté en lui-même : il pense qu'on ne doit dormir qu'aux heures précises, et dans son lit, d'après l'usage de toute 1 espèce humaine, malgré les exemples fréquents qui lui montrent que souvent on s endort sur un fauteuil dans le coin d'un salon, et au milieu des cercles. C'est pour cette raison que d'ordinaire il lui faut un motif qui l'engage au sommeil. Cependant il est des époptes qui, étant intruits de l'existence de ce pouvoir en eux-mêmes, s'endorment aussitôt et chaque fois qu'ils le veulent, sans aucun motif fourni par une influence externe. La concentration nécessaire est aussi une abstraction des sens, avec la restriction de la liberté interne, mais provoquée immédiatement par une cause interne, indépendante de tout empire de la volonté propre. Elle ne convient qu'aux personnes évanouies et aux cataleptiques. Cette concentration provient de causes absolument contraires à celles de là concentration précédente et elle en diffère aussi dans ses effets corporels et intellectuels, quoique ceux-ci aient l'apparence d'être les mêmes que ceux de l'intuition des époptes. L'intuition des personnes évanouies et des cataleptiques, dont nous exposerons incessamment la signification, est beaucoup plus précise et plus étendue que l'intuition des époptes. 9. — Sitôt qu'on est apte à la concentration occasionnelle, on est apte aussi à jouir de l'intuition et à maîtriser tout mouvement nécessaire du corps à la volonté du concentrateur. C'est la raison pour laquelle nous avons intitulé cet ouvrage : De la cause du sommeil lucide et de ses accessoires, et non de ses effets, parce que la faculté de jouir de l'intuition et de maîtriser tout mouvement nécessaire du corps, existe déjà avant le sommeil lucide sous des conditions déterminées, c'est-à-dire dans les parties seulement où le sang est liquide. Aussi tout épopte jouit de l'intuition dans son état de veille et de la faculté de maîtriser le mouvement nécessaire du corps, surtout après le premier sommeil. Je dis surtout après le premier sommeil, parce que la confiance d'où dérive l'exercice de ses facultés, n'existe pas, en général, dans les personnes qui ont des dispositions requises au sommeil lucide, et qui n'ont pas dormi occasionnellement. Cependant il y en a qui exercent aussi ces facultés sans avoir jamais dormi, et sans pouvoir même le faire. Cet exercice hors du sommeil n'est pas néanmoins aussi complet que dans le sommeil, soit en ce qui concerne l'intuition, soit en ce qui concerne l'empire sur le mouvement du corps. L'expérience démontre que la confiance qui règle la facilité de cet exercice ne s'établit, en général, que par le sommeil ; et plus elle se consolide par la répétition des actes, plus elle rend usuelle la jouissance de ces facultés. Nous verrons dans la suite que, si nulle confiance ne se commande, celle qui préside à l'économie de la conduite des époptes est encore plus indépendante de toute influence : elle provient absolument de la liquidité du sang, et s'accommode à ses degrés et à ses nuances ; de môme qu'elle disparait et s'évanouit avec elle. Ceux qui n'ont jamais dormi du sommeil lucide par occasion et qui cependant y ont des dispositions requises, exercent quelquefois naturellement ces facultés sans s'en douter ; mais ils regardent celle qui concerne le corps comme une indisposition réelle, et celle qui concerne l'esprit comme une illusion des sens. C'est ce qui, par une expression banale est appelé, dans le premier cas : une maladie imaginaire et, dans le second, des chimères de l'imagination. Cependant ce ne sont souvent rien moins que des avis réels de vérités exactes, plus proprement caractérisés par les personnes sensées, sous la dénomination de pressensations et de pressentiments. Il est dans l'ordre qu'étant prévenu que rien dans le monde ne peut maîtriser le mouvement nécessaire du corps sans violence, et que rien de même ne peut fournir des connaissances à l'esprit sans une action réelle des objets présents sur les sens ; on regarde ces effets comme indépendants de sa volonté, et comme tout à fait étrangers à sa propre influence. 10. — Mais n'est-ce pas un paradoxe que de dire qu'on influe sur ses propres actions, et qu'on ignore sa propre influence ? Non : c'est une vérité exacte, mais peu remarquée par les physiologistes et les philosophes. Avant de la développer, il faut expliquer ici ce que c'est que l'intuition, la lucidité et les différents états de l'àme humaine. L'intuition, en général, est une jouissance simultanée des fonctions semblables à celles des cinq sens et au delà, sans entraves d'aucune distance de temps ni de lieux. C'est dire qu'elle atteint toutes les propriétés des corps qui sont accessibles à l'homme, et beaucoup d'autres qui lui sont inaccessibles, sans que le passé, 1 avenir et l'éloignement, y mettent le moindre obstacle. La lucidité en général, est une faculté d'appliquer conséquemment à un but les connaissances intuitives; et elle est à l'intuition ce que la raison est aux connaissances sensitives. L'intuition, et consequemment la lucidité ne sont pas dans les époptes les mêmes que dans les purs esprits, indépendants de toute influence de la matière. Dans ceux-ci elles sont pures et infaillibles ; dans ceux-là elles sont mixtes et sujettes aux erreurs. Il est aisé de sentir que dans les époptes la spiritualité à laquelles elles appartiennent est soumise aux influences de la matière. Aussi chez eux l'intuition ne remplit ses fonctions que par l'intermédiaire des espèces, c'est-à-dire des images, de la même manière, à peu près que les sensations dans l'état naturel de l'homme ; au lieu que dans les esprits, en raison de leur indépendance de toute matière, l'intuition tend à atteindre les objets soit intellectuels, soit matériels, d'une manière tout à fait différente de celle qui convient aux époptes. L'homme la sent seulement par sa raison, mais il est hors d'état de la concevoir par son intelligence. La spiritualité, assujettie aux influences de la matière, n'est donc qu'un moyen de rapprocher du physique le surnaturel, comme nous l'approfondirons incessamment, pour mettre toute la netteté dans les termes qui expriment les idées. Elle jouit de tout ce qui convient à l'esprit, comme esprit, sans se dégager de ce qui convient à l'esprit enveloppé dans la matière et soumis à l'intermédiaire des sens. Ainsi l'é-popte dévoile le passé, découvre à distance et prévoit l'avenir comme esprit, mais avec des espèces et non autrement comme homme. C'est ce qui nous force d'introduire ici la distinction entre l'une et l'autre intuition. Nous appellerons intuition mixte celle qui convient aux époptes, et intuition pare celle qui convient aux esprits. Nous n'emploierons ces additions que précisément lorsqu'il faudra faire cette différence entre l'une et l'autre intuitions ; autrement la simple énonciation d'intuition dans les époptes n'exprimera toujours que l'intuition mixte. Nous prévenons de môme que la simple énonciation d'épopte n'exprimera qu'un épopte développé par l’art ; autrement il sera caractérisé avec l'addition de naturel ou d'occasionnel. 11. — Les différents états de l'âme humaine se réduisent à trois modifications marquées qui ne se confondent pas entre elles. Ce sont la modification intuitive-pure, la modification sen-sitive et la modification intuitive-mixte. L'âme humaine étant par sa nature spirituelle et immortelle, elle doit nécessairement avoir après sa séparation d'avec le corps, un état d'existence commune aux esprits. Voilà la modification intuitive-pure de l'âme humaine. Nous ne pouvons que conjecturer négativement cet état sans pouvoir dire ce qu'il est précisément dans sa nature et dans son exercice. Jouissant essentiellement d'une science infuse, elle sera alors exempte de toute erreur ; néanmoins ses connaissances auront des bornes marquées par son rang dans l'ordre intellectuel, et sous une mesure dont est susceptible sa nature. Nous savons de plus que cette substance intelligente devant être indépendante de tout intermédiaire des sens, ne pourra plus former les idées des objets sensibles qu'avec une exactitude qui réponde à la réalité, et non par des espèces qui dérogent toujours à leur nature par des additions ou des soustractions. Par là nous pouvons relever avec certitude l'absurdité de l'opinion de Socrate et de Platon sur la préexistence des âmes humaines avant les corps qu'elles informent ou qu'elles ont informés. Un esprit doit essentiellement avoir des intellections pures, non celles que les écoles attribuent à l'âme humaine pendant son union avec le corps, mais celles qu'exprime le mot ; c'est-à-dire exemptes de toute espèce ou image. Cette manière de s'énoncer des écoles était plutôt une déclaration de ce qui convient à un pur esprit, qu'un développement de ce qui peut convenir à l'âme humaine, pendant son union avec le corps. L'âme humaine, chez l'homme naturel, n'a aucune idée qui n'y soit entrée médiatement ou immédiatement par les sens. Celles mômes qui, comme infuses, se développent par son intuition mixte, sans être entrées par les sens, portent toujours les marques des idées sensibles. Les intellections pures sont donc tout à fait incompatibles avec l'âme humaine dans son état d'union avec le corps. Mais un esprit qui a préexisté au corps qu'il informe, n'a dû former les idées que par des intellections pures. Il répugnait à sa nature d'en former par des espèces ou des images, étant exempt de toute influence de la matière. Qui peut empêcher que cet esprit ne forme les mêmes idées qui lui sont naturelles, par le moyen de la concentration, après son union à la matière, s'il a préexisté au corps qu'il informe ? Etant donc vrai que l'âme humaine n'a aucune idée qui ne soit sensible, même de celles qui ne sont nullement entrées par le sens, il est vrai que l'âme humaine n'a jamais pensé que par l'intermédiaire des sens, et que la décision de l'Eglise qui établit que l'âme humaine n'a commencé à exister qu'après le corps, ne répugne pas à la raison naturelle, dûment consultée. 12. — La modification sensitive de l'âme humaine est ce qui constitue l'état naturel de l'homme ou son état de sensations. Elle ne lui fournit les idées que par les sens, et ne lui convient que dans son état de veille. L'âme humaine, malgre toute sa science infuse et ses autres propriétés sublimes, n'en règle les actions que par les seules idées acquises par cette modification. Il est clair que des préjugés et des erreurs qui m sont aussi un partage indispensable y tiennent souvent pour elle le rang de vérités démontrées. Il n'y a que la rectitude de ses intentions qui puisse justifier ses écarts et ses égarements. Il est aisé de concevoir maintenant que la différence de la somme d'idées chez les hommes ne dérive que de la différence de leurs travaux, et de leurs études et de leurs méditations, quoique l'âme soit également savante chez tous dans sa modification intuitive. Je dois même ajouter aussi que la différence de la somme d'idées dérive de la différence de leurs complexions ; parce que l'harmonie des solides et la pureté des fluides influent beaucoup sur la facilité de l'intelligence. Aussi deux enfants de différente complexion avec une égale application ne profitent jamais de même. Si l'homme ne connaît que ce qu'il a acquis par les sens, il est clair qu'il doit ignorer tout ce qui se passe dans l'âme dans sa modification intuitive, quoique celle-ci puisse y savoir tout ce qui se passe dans l'homme. Je dis que l'âme peut le savoir, mais elle ne le sait pas toujours ; parce que ne jouissant point de toute sa liberté interne, elle ne peut pas replier son attention sur toutes les actions singulières. Parfois même elle ne conserve aucune idée de celles d'entr'elles qui n'ont pas attiré l'attention sérieuse de l'homme. Toutefois elle peut, par une réflexion profonde les atteindre toutes par la science infuse. Lorsque des idées intuitives deviennent sensitives, ce qui arrive très souvent, par les près-sensations, les pressentiments et les songes, elles n'influent sur l'homme que comme des chimères, ainsi que nous l'avons déjà observé plus haut. D'après ces notions, il est aisé de voir que l'opinion de Locke, qui prétend que toutes les idées chez l'homme dérivent ou immédiatement ou médiatement des sens externes, et que celle de Descartes, qui enseigne qu'il en est chez lui qui sont innées, sont également fausses. Quoique nous ayons dit que l'âme n'a commencé à penser que par les espèces, c'est-à-dire d'une manière sensible, néanmoins il faut savoir que ces sensations sont indépendantes de toute impression externe, et que ces idées, quoique infuses, ne viennent jamais naturellement dans l'usage de la règle de la vie humaine. 13. — La modification intuitive-mixte de l'âme est cet état de sommeil lucide où l'homme, dégagé des sens, jouit des connaissances sublimes qu'il n'a jamais acquises par l'étude. C'est un développement de cette science infuse qui convient à tout esprit, mais qui n'est pas exempte d'erreurs en raison de l'influence de l'enveloppe sur cette substance merveilleuse. Cette intuition est de même nature que l'intuition pure : elle n'en diffère que dans le mode de représentation des objets. Elle en forme des idées par les espèces qui sont cause de ses erreurs ; au lieu que l'autre les forme toujours sans espèces et se rend infaillible. On voit par là que c'est un état intermédiaire entre l'homme sensitif et le pur esprit ; parce qu'il participe des propriétés de l'un et de l'autre, et montre qu'un esprit qui dans sa pure nature appartient à l'ordre intellectuel, peut aussi appartenir à l'ordre physique, étant assujetti aux influences de la matière. Cette intuition-mixte est ce moyen qui, dégagé de ses défauts et de ses imperfections, nous mène comme par la main, à connaître les propriétés de l'âme comme pur esprit, beaucoup plus solidement que tous les raisonnements plausibles des philosophes. Ceux-ci n'avaient vu dans l'homme que ce qu'ils voyaient en eux-mêmes ; et l'observation nous démontre que dans les perceptions d'un autre genre que celles qu'il a dans son état sensitif, il récèle, sans nullement s'en douter, beaucoup plus de motifs de surprise et d'admiration qu'il n'en étale. La barrière qui sépare l'état d'intuition mixte d'avec l'état de sensation n'est pas telle qu'elle ne puisse être franchie dans l'état de veille, sans tomber dans le sommeil lucide. Toute personne susceptible d'une profonde abstraction des sens, comme le sont les époptes et les cataleptiques, jouit de la faculté de passer à son gré de l'état sensitif à l'état intuitif par la concentration, ainsi que nous l'avons déjà observé plus haut. Mais il faut dans ces tentatives, renoncer autant que faire se peut, à l'attention sur les sensations externes et sur les distractions internes. Toutefois l'intuition qui résulte de cet effort n'est jamais aussi parfaite que celle qui se développe dans le sommeil ; parce que l'abstraction des sens à laquelle elle est proportionnée, n'y est jamais aussi profonde que dans cet état de calme. C'est pour cette raison que nous avons dit que les idées intuitives ne passent jamais naturellement dans l'usage de la règle de la vie humaine ; et lorsqu'elles influent sur l'état sensitif, elles n'y existent que comme une impulsion d'instinct, plutôt que comme des principes qui dirigent la conduite. Les idées sensitives passent plus facilement dans les idées intuitives lorsqu'elles se sont attiré une attention sérieuse de l’homme, et non autrement. 14. — Pour reprendre le cours de notre marche, nous finirons cette séance en donnant une idée précise de ce que c'est que l'ordre physique, ainsi que nous nous sommes engage à le faire plus haut. Le physique, dans sa signification étymologique et dans son acception philosophique n'exprime que le naturel et non le sensible ou le matériel. Ainsi l'homme composé de deux substances, l'une matérielle et l'autre spirituelle, étant un être naturel, est une partie et une partie la plus noble de l'ordre physique. Il serait ridicule de dire que les parties n'appartiennent pas au même ordre auquel appartient leur tout. Aussi les métaphysiciens ont, dans tous les temps appelé influence physique, l'action de l'âme sur le corps dans leur commerce mutuel ; c'est-à-dire influence réelle et naturelle, et non sensible et matérielle ; et concours physique, l'action de la première cause pour la conservation de l'univers. Si la philosophie a refondu dans la métaphysique la recherche de la nature de l'âme humaine c'est quelle l'a considérée, non comme une partie de l'homme, mais comme un esprit de l'ordre intellectuel ; parce qu'il y appartient par sa nature, en même temps qu'il appartient aussi à l'ordre physique par sa condition. Cet ordre, qui est essentiellement susceptible de changement de formes et de dispositions, ne convient plus à un être simple, intelligent et indestructible. L'âme humaine, sous différents points de considération, est donc à la fois un être physique et surnaturel. Lors donc qu'on dit vulgairement que le physique agit sur le moral et le moral sur le physi-. que, on abuse non seulement des mots, mais aussi des idées. Le moral signifie ce qui appartient aux mœurs, et s'oppose à l'immoral : le sensible est ce qui est susceptible de tomber sous les sens, et le matériel ce qui est étendu et divisible ; et l'un et l'autre s'opposent au spirituel et à l'intellectuel. Le physique signifie ce qui est naturel et s'oppose au surnaturel. Le moral, le physique et le métaphysique font une gradation et non une opposition. Ainsi l'on appelle certitude morale celle qu'il est dans les mœurs des hommes d'admettre comme une règle de conduite : certitude physique celle qui s'attache à la constance des lois de la nature : et enfin certitude métaphysique celle qui étant supérieure à la stabilité des lois de la nature, n'existe pas dans la nature et n'est accessible qu'à la seule conception. Le moral, dans l'acception naturelle, a donc son degré au-dessous de celui du physique, et celui-ci au-dessous du degré du métaphysique. Toutes les fois qu'on dit donc que le moral agit sur le physique, on ne fait rien moins que d'énoncer qu'il est quelque chose qui agit sur le corps et qui est au-dessous de la matière. Veut-on dire par là que l'âme humaine à qui fait allusion le mot moral, n'a même pas le mérite d'être au niveau de la matière ? Je crois que ce sens n'est attaché au mot moral que par les efforts du philosophisme, pour élaguer du langage toute idée du spirituel.
SÉANCE III SUITE DE LA PRÉCÉDENTE 1. — Maintenant nous pouvons expliquer comment l'homme, sans s'en douter, influe quelquefois sur ses actions, et croit qu'elles appartiennent à l'influence d'un autre. L'homme ne connaît que ce qui est entré dans son esprit par l'intermédiaire des sens, et ignore tout à fait ce qui dérive entièrement de l'état intuitif de l'âme, où elle dirige le mouvement qu'il regarde comme nécessaire ; il ne peut donc attribuer qu'à un autre ce dont il est la cause lui-même ; c'est-à-dire, à l'âme intuitive qui règle ses actions nécessaires. Cette âme intuitive est la nature individuelle même qui agit par habitude et par instinct, et non par choix et par réflexion. Ainsi les époptes attribuent toujours à l'influence d'un autre ce dont ils sont la cause eux-mêmes et s'il en est quelqu'un qui dans les cas singuliers, se reconnaisse être l'auteur de quelques actions, il ne se reconnait jamais comme l'auteur de toutes pendant tout le cours de son existence intuitive. Toutefois, cette âme intuitive est plus susceptible de réflexions dans l'état où l'homme a des dispositions au sommeil lucide, que dans l'état où, par la densité du sang, il en est tout à fait privé. Quelque soit la raison pour laquelle l'âme se trouve essentiellement assujettie, dans son union avec le corps, à l'influence de ce fluide vital, l'observation et l'expérience prouvent toujours jusqu'à l'évidence qu'elle y est assujettie d'une manière péremptoire et décisive. On remarque que, dans la densité du sang, l'âme est tout à fait engourdie et absorbée, pour s'occuper d'autres objets que de celui de son travail d'habitude ; et cependant elle s'en occupe aussi parfois, mais d'une manière irréfléchie et si négligée, qu'elle a l'air d'y porter son attention malgré elle. Ainsi résulte-t-il que tous les songes, qui ne sont que l'expression de l'ordre de ses idées, sont toujours dans cet état une réunion d'éléments décousus, chimériques et absurdes. Dans la liquidité du sang, l'âme, quoique toujours restreinte dans l'usage de sa liberté interne, a encore beaucoup de moments d'une lucidité spontanée. Ainsi, ses songes sont plus réguliers et expriment souvent des vérités occultes, tantôt, clairement et tantôt sous des figures indéchiffrables. C'est toujours dans cet état que l'homme attribue ses actions extraordinaires à une influence étrangère, tout en y contribuant lui-même par l'influence de son principe intuitif. L'âme humaine puise souvent dans les idées sensitives des motifs de s'affecter, et exprime ses dispositions par des sensations internes. Elle peut de même en puiser aussi dans les objets externes, en raison de la possibilité qu'elle a de circonscrire tout l'espace, et d'y connaître ce qui a des rapports à l'individu dont la conservation est la principale de toutes ses occupations. Telle est la cause de beaucoup de crispations naturelles des nerfs, de vapeurs chez les femmes, ainsi que des pressensations, des pressentiments et des songes. 2. — Cette concise explication peut faire voir pourquoi, avec toute la volonté sensitive, ne sont pas époptes occasionnels ou naturels tous ceux qui ont des dispositions requises. C'est que le sommeil, en général, est de la catégorie des effets du mouvement nécessaire et non libre. La seule volonté sensitive ne suffit donc pas pour le provoquer; il faut aussi une volonté intuitive qui en est la seule cause immédiate. Ainsi nul individu de l'espèce humaine ne connaît le moment précis du passage de l'état de veille à celui du sommeil. Les hommes s'y disposent par la concentration libre : et dès que la volonté intuitive se développe, ils deviennent tout à fait étrangers au mode de son pouvoir. Je n'ai plus besoin de prévenir que cette manière de parler suppose toujours l'absence de toute entrave. Il ne suffît donc pas que les personnes qui ont des dispositions requises aient seulement une bonne volonté sensitive de dormir ; il faut aussi que cette faculté soit d'accord avec la faculté intuitive. C'est ce qui n'est pas commun. Ces personnes ont d'ordinaire des craintes paniques dont elles ne peuvent pas se rendre compte; et quelques-unes aussi d'autres préventions qu'elles ne peuvent pas maîtriser. En général elles en ignorent la nature, et peut-être même l'existence ; parce que ces causes appartiennent rigoureusement à la modification intuitive de l’âme. Ainsi il arrive souvent que des époptes naturels, au simple mot dormez, exempt de tout autre accessoire, de gestes ou d'attouchements, tombent dans les pâmoisons, éprouvent des transpirations abondantes, ressentent des suffocations et des palpitations au cœur ; et s'ils arrivent au sommeil ce n'est qu'au milieu des spasmes et des convulsions, et sans intervention de toute intuition. De ceux même qui ont l'apparence de dormir la première fois avec calme et tranquillité, il y en a beaucoup qui, dans les sommeils suivants, éprouvent pendant quelque temps des malaises, des maux de tête et des engourdissements ; et ils ne se tranquillisent tout à fait sur leur état que lorsque leur volonté sensitive se trouve parfaitement d'accord avec leur volonté intuitive ; c'est-à-dire lorsque l'expérience propre leur donne la conviction que l'état de leur sommeil n'a rien de pénible m de dangereux. Dès lors pour dormir ils n'ont besoin que de s'entendre dire simplement : dormez, parce qu'en raison de leurs dispositions, ils rendent par l'exercice intuitif leur état sensitif. Cette conviction qui seule règle et dirige la volonté intuitive, manque en général, dans les époptes naturels qui veulent devenir des époptes occasionnels, tout en étant aptes à l'avoir mieux que personne, en raison de leur complexion du moment. Nous verrons dans la suite qu'elle doit être intime pour jouir du pouvoir de régler et de diriger la nature individuelle. 3. — Des accessoires qui accompagnent le sommeil lucide, et qui parfois le précèdent aussi, d'après les dispositions physiques, et d'après la force et l'intensité de la conviction intime des époptes, les uns regardent purement leurs corps, et les autres purement les connaissances de leurs âmes. Nous en allons faire une analyse succincte, en prévenant que, dépendant tous de chaque épopte, ils ne se développent pas tous dans tout épopte. Notre intention ne tend d'ailleurs qu'à faire voir au lecteur, sous un seul coup d'œil, tout ce qu'étale de merveilleux, dans le sommeil lucide surtout, la nature individuelle de l'homme. Il faut croire qu'en sortant des mains du suprême ouvrier, l'homme primitif a joui, par le droit de nature, d'autres prérogatives que de celles qu'il étale maintenant, et que par un désordre irréparable il en a perdu la jouissance libre et arbitraire. Du moins l'homme tel qu'il est, ou l'homme actuel montre que, dans certaines dispositions physiques, il en développe encore quelques esquisses, et ne pense pas que ce n'est qu'un misérable reste d'une autorité pleinement possédée, et en grande partie perdue. Il s'enflamme devant un objet d'amour ou de haine; il frissonne d'effroi ou d'horreur ; il s'agite de chagrin ou d'inquiétude; il palpite de crainte ou de surprise; et néanmoins, démenti par le fait, il pense encore s'en pouvoir se dissuader de son opinion, qu'il existe chez lui un mouvement nécessaire, indépendant de son pouvoir. Est-ce que toutes ses affections ne sont pas des modifications du mouvement appelé nécessaire, et provoquées par sa volonté propre qui ne lui est pas inconnue ? Ce qu'il y a d'évident, c'est que dans certaines dispositions du corps et surtout dans le sommeil lucide, les époptes méprisent au gré du concentrateur le mouvement libre et nécessaire; et ils le maîtrisent avec une telle facilité qu'ils semblent ne faire qu'une action sainte, commune et ordinaire. Ils pensent eux-mêmes que ce pouvoir n'existe que dans la volonté de ce directeur et ne se corrigent pas de leur erreur, lorsqu'ils s'aperçoivent que, s'ils n'ont pas toutes les dispositions requises, nulle force externe n'a sur eux le moindre exercice d'autorité. Mais comment peuvent-ils penser autrement, s'ils n'ont rien vu, ni lu, m entendu dire de l'existence de cette faculté merveilleuse ? Si l'on a de la peine à leur inculquer, dans le sommeil lucide même, où tous les ressorts de leur esprit sont pleinement développés, que cet exercice n'appartient exclusivement qu'à la seule autorite privée, comment pourra-t-on les induire à le penser dans le pur état de sensations, où ils partagent avec toute l'espèce humaine, le préjugé de croire que l'homme n'a jamais été autre chose que ce qu'il est? Puis-je espérer qu'un savant même puisse en penser autrement devant un raisonnement péremptoire? 4. — Les époptes disposent à l'ordre des concentrateurs de tous les organes externes ou internes au gré de leurs désirs ; de sorte que ceux-ci les assujettissent à recevoir les impressions voulues, indépendamment de toute action sensible des objets analogues, et à exciter dans l'âme les idées correspondantes. Ainsi sans la présence des objets propres les époptes voient, flairent entendent, palpent, goûtent ce qui n'est que nommé, mais sous la condition de la liquidité du sang sans laquelle ces organes ne sont point susceptibles d'exercer ces fonctions respectives. L'ouïe» par exemple, ne peut pas écouter ce qui ne se dit pas ; mais elle écoute dans les époptes, ce qui a été dit une fois et ce qui se dira un jour. Cependant il est aussi des occasions où ils écoutent ce qui n'a jamais été dit, et ce qui ne se dira jamais. De même on ne goûte pas sans un comestible ou sans un potable ; mais dans tout comestible et tout potable les époptes trouvent la saveur déterminée qui n'existe pas dans ce qu'on leur présente. De même ils ne palpent pas un corps qui n'est pas dans la nature, mais ils palpent un corps qui n'est pas devant eux, et ils sont palpés de même, sans être touchés, de la manière qu'on le leur annonce. Pour la vue et pour l'odorat, ils voient et flairent tout ce qui leur est connu, quoiqu'ils n'en aient pas les objets devant eux. Il ne faut pas croire que tous ces effets ne soient qu'illusoires : ils sont si réels qu'ils répondent dans leurs corps à tous ceux qui appartiennent à leurs causes naturelles. Ainsi un verre d'eau avalé dans l'idée d'eau-de-vie enivre complètement; dans l'idée d'un purgatif, évacue autant qu'exige la nature ; dans l'idée d'un émétique, provoque le vomissement sans efforts et sans souffrances. De même de l'eau présentée aux narines comme une odeur dissolutive d'un dépôt dans la tête produit l'effet annoncé. Il en faut dire autant des autres sens en ce qui les concerne. Il en résulte qu'une poudre indifférente, étant administrée comme un curatif des plaies internes, ou comme un vermifuge, atteint son but d'une manière aussi prompte qu'efficace; et voilà ce qui concerne l'empire des époptes sur leurs organes internes, d'après l'énonciation de leurs concentrateurs. D'après cela, il n'est plus besoin d'accéder qu'aux ordres de ces derniers, les premiers se paralysent dans le nombre nommé, éprouvent les douleurs annoncées, et se soulagent sur-le-champ môme de leurs souffrances chroniques. Ce dernier effet ne peut être complet dans sa guérison radicale qu'avec la répétition des actes successifs. Ce qu'on doit plus particulièrement y remarquer, c'est que tous ces effets se développent non seulement pendant le sommeil lucide, mais même aussi dans l'état de veille des époptes, lorsqu'ils ont été du moins une fois endormis occasionnellement. Ils sont communs à tous les époptes, toutes les fois que la conviction chez eux est la même. Néanmoins ils ne se développent pas toujours |